Les peuples du rêve : 1- Les rêveurs du désert (Aborigènes d’Australie)

Publié le 12 août 2015 dans Articles, Les peuples du rêve | 4 Commentaires

Si en Occident le rêve a subi des avanies qui ont jeté l’anathème sur lui (cf l’article précédent), il existe des endroits sur terre où les êtres humains vivent de façon différente, et ont une vie soumise au rêve, même encore à notre époque, bien que la civilisation rationnelle et technologique commence, là aussi, a grignoter du terrain.

1- Les Aborigènes d’Australie ou rêveurs du désert

cap-aventure-nature.fr
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Impossible de résumer en un article toutes la subtilité des façons de vivre des Aborigènes : disons seulement que leur vie est entièrement basée sur le rêve : de leurs cartes géographiques à leurs cartes d’identité symbolique, en passant par leur art, leurs peintures, leurs danses, leurs noms, leurs structures familiales et leurs occupations.

Leur histoire dit que « sous terre ou au ciel, les êtres de l’espace-temps du Rêve continuent à rêver. Ils rêvent l’existence des hommes et des femmes à la peau noire qui depuis des millénaires parcourent le désert. En nommant les sites sacrés qu’ils avaient modelés, les ancêtres fabuleux léguèrent aux hommes une Loi faite de danses, de chants et de peintures. Depuis ce temps, les Aborigènes dansent, chantent et se peignent le corps avec les Images sacrées. 

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Les esprits-enfants semés par le Rêve Homme Initié, le Rêve Bâton à Fouir, le Rêve Varan, le Rêve Invincible et tous les autres Rêves, résident encore près des trous d’eau, des rochers ou des arbres. Ils attrapent les femmes qui s’approchent d’eux, et génération après génération, les pénètrent pour donner naissance aux filles et aux garçons gardiens de cette terre. Ainsi chaque Aborigène du désert incarne-t-il un nom et un chant de Rêve qui lui donnent la mémoire de la terre. » (Barbara Glowcewski : Les rêveurs du désert – Plon)

Pour eux, tout phénomène naturel ou culturel est rapporté à un Rêve.
Les Rêves constituent pour eux à la fois une religion et une Loi, un mode de connaissance les attachant émotionnellement et charnellement au cosmos et aux règles régissant leurs sociétés.

Ils vivent aujourd’hui avec tous les acquis technologiques modernes mais continuent à célébrer grâce à leurs rites les Rêves qui nourrissent leurs nuits.

Autrefois ils ne peignaient les motifs sacrés que sur leurs corps, le sol ou leurs objets rituels. Puis ils se sont mis à peindre leurs Rêves sur toile. A les vendre et à en vivre. Ce qui est nettement mieux pour eux que de vivre, à partir du référendum de 1967 qui les reconnait citoyens américain, d’allocations familiales ou d’indemnités chômage.

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Au lieu de s’assimiler à la culture blanche, les communautés tribales ont développé des formes incroyables d’affirmation d’identité, de survivances traditionnelles et de renouvellement de leur vie rituelle.
Avec malgré tout des formes totalement inédites, assez difficiles à comprendre ou expliquer, tant la grammaire du Rêve s’est incorporée à leurs façons d’exister.

Ils se racontent leurs rêves qu’ils dessinent puis en suivent les indication dans leur vie : aller à la chasse par exemple, ou trouver des points d’eau, ou encore comment se sortir de situations difficiles. Ils ne font pas que suivre les indications de leurs rêves et les mettre en application dans leur vie, mais ils incarnent concrètement leurs Rêves dans leur corps par leurs danses et leurs corps peints.

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Voici des extraits tirés du livre de Barbara Glowcewski : « Les rêveurs du désert » – Plon), qui montre à quel point le Rêve est inscrit dans la chair des rêveurs :
« Vera (une aborigène de la famille des Walpiri), me précisa que, comme toutes les femmes de son clan, elle était née avec une marque de son Rêve : à chaque saison de pousse des prunes, lorsque le soleil devient brûlant, le pourtour de leurs lèvres noircissait. Quand aux hommes du clan Opposum, ils naissaient avec une courbure de la plante des pieds à l’image d’un marsupial. »

Et aussi : « Vera me parla du long voyage qui, dans son sommeil, l’avait emmené en compagnie d’autres femmes, sur l’itinéraire ancestral d’Emeu et des hommes-nuages du peuple Pluie. Alors qu’elles dansaient ce dernier Rêve, une tempête de sable l’avait réveillée au milieu de la nuit. Elle s’était souvenue avec tristesse des vieilles parentes décédées qui l’avaient initiée au Rêve Pluie dans sa jeunesse. En se rendormant, elle avait poursuivi, avec quelques compagnes, le voyage sur les terres ancestrales. Dansant toute la nuit, elles furent projetées d’un marais à pierres noires appelées « Nuages Noirs »  jusqu’à un site avec de nombreux trous de rochers. 
Elles « goûtèrent » l’eau de tous les trous avec leurs pieds et firent de même avec la mer sur la côte de Darwin où disparurent le frère et la soeur du Rêve Emeu. Alors une grande vague les ramena au marais, site final du Rêve Pluie, et Vera s’était réveillée ».

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L’ethnologue lui répond : « en campant avec la famille du vieux Jungarrayi sur le chemin de retour des Granites, j’ai fait un rêve bizarre… Je flottais avec eux dans une sorte de barque sur un immense lac noir. L’eau se souleva et apparut une silhouette géante, plus grande qu’une montagne, très maigre, avec le visage d’une femme noire inconnue. Elle tendit une main vers nous, la paume ouverte et le regard terriblement triste. Nous lui avons posé une poignée de terre au creux de la main, cette terre était en fait notre barque. La géante a souri en disparaissant sous l’eau qui est devenue terre ».

Vera : « Tu as rêvé d’eau parce que les épouses Nangala du vieux Jungarrayi viennent du Rêve Pluie, me dit Vera. Le don de la terre à l’eau, c’est le signe d’une bonne rencontre entre la terre du Jungarrayi et les Images Pluie des Nangala. Cela devrait être pareil entre toi, Nungarrayi et le Jangala qui t’épousera ».

L’ethnologue : « Les Nangala ont remarqué que ce rêve m’avait peut-être été donné par Wapira, le Père chrétien, mais que surtout il venait de leurs terres en signe que celle-ci m’accueillait ».

Vera : « C’est possible que les Blancs reçoivent leurs rêves de celui qu’ils appellent le Verbe. Mais c’est Mungamunga ou Yiniwurru qui donne les rêves aux femmes du désert…. pour les hommes, c’est différent…. »

L’ethnologue : « Que se passe-t-il lorsque quelqu’un rêve ? 

Vera : « Et bien, pirlirrpa, c’est à dire l’esprit ou l’âme quitte le corps et voyage. Si l’on réveille un dormeur trop brusquement, on risque d’empêcher pirlirrpa de réintégrer sa place, les reins pour les hommes et l’utérus pour les femmes. Et il tombe malade ».

Vera expliqua que sans âme, tout Warlpiri (aborigène) s’affaiblit, ne peut plus ni agir, ni se concentrer. Pareil à un automate dont les piles ne seraient plus alimentées, il dépérit et peut en mourir, à moins qu’au cours d’un nouveau sommeil, l’âme retrouve le chemin de son corps. Parfois, elle loge dans le pied au lieu du ventre. Dans ce cas, une cure rituelle permet de diriger l’âme vers son centre vital.

Et que devient l’âme au moment de la mort ? Tout dépend de l’âge du mourant : si c’est un enfant, il retourne au site où il avait pénétré sa mère, attendant de se réincarner dans un nouvel enfant à naître. Pour les autres, tout dépend des conditions de la mort et de l’âge. Certains deviennent des fantômes qui vampirisent les vivants. Les autres âmes sont emportées sur la voie de l’espace-temps du Rêve.

 

australie-voyage.fr

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Certaines peintures sont de véritables mandalas. Les mandalas sont une représentation universelle de la psyché. Jung a lui aussi dessiné des mandalas pour explorer son inconscient. Il se serait même inspiré de ceux-là.

4 Commentaires

  1. merci Aline pour ton article super intéressant !
    C’est SUUUUUPER JOLIE leurs peintures!
    Très beaux coleurs et graphismes!

    • Sûr que c’est une belle source d’inspiration ! Mais c’est un peuple très difficile à comprendre et expliquer : bon, j’ai fait ce que j’ai pu.

  2. Bravo Aline pour ton article. C’est vrai que ce peuple mythique a une puissance d’âme. Ils sont reliés aux éléments de façon extraordinaire. J’adore leur art ancestral. Quand je marche dans un endroit inconnu, j’aime trouver et lire sur le sol, sur les arbres, sur la forme des pierres un signe. Je pense toujours à ce peuple d’Australie qui a un formidablement pouvoir de lecture du monde qui l’entoure.

    • Super Eliane, ce sens se perd trop souvent dans notre société. Quelquefois quand on perd son chemin, on peut ainsi le retrouver : je le sais, ça m’est arrivé ! On étaient plusieurs et on a suivi un oiseau apparu soudain et c’était bien la bonne direction !

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